"Il est rare qu'un homme seul ait envie de rire: l'ensemble s'est animé pour moi d'un sens très fort et même farouche, mais pur. Puis il s'est disloqué, il n'est resté que la lanterne, la palissade et le ciel:c'était encore assez beau. Un heure après, la lanterne était allumée, le vent soufflait, le ciel était noir: il ne restait plus rien du tout.
Tout ça n'est pas bien neuf; ces émotions inoffensives, je ne les ai jamais refusées; au contraire. Pour les ressentir il suffit d'être un tout petit peu seul, juste assez pour se débarraser au bon moment de la vraisemblance. Mais je restais tout près des gens, à la surface de la solitude, bien résolu, en cas d'alerte, à me réfugier au milieu d'eux: au fond, j'étais jusqu'ici un amateur.
Maintenant, il y a partout des choses comme ce verre de bière, là, sur la table. Quand je le vois, j'ai envie de dire: pouce, je ne joue plus. Je comprends très bien bien que je suis allé trop loin. Je suppose qu'on ne peut pas "faire sa part" à la solitude. Cela ne veut pas dire que je regarde sous mon lit avant de me coucher, ni que j'appréhende de voir la porte de ma chambre s'ouvire brusquement au milieu de la nuit. Seulement, tout de même, je suis inquiet: voilà une demi-heure que j'évite de regarder ce verre de bière. Je regarde au-dessus, au-dessous, à droite, à gauche: mais lui je ne veux pas le voir. Et je sais très bien que tous les célibataires qui m'entourent ne peuvent m'être d'aucun secours: il est trop tard, je ne peux plus me réfugier parmi eux. Ils viendraient me tapper sur l'épaule, ils me diraient: "Et bien? qu'est-ce qu'il a, ce verre de bière? Il est comme les autres. Il es biseauté, avec une anse, il porte un petit écusson avec un pelle et sur l'écusson on a écrit "Spatenbräu"." Je sais tout cela, mais je sais qu'il y a autre chose. Presque rien. Mais je ne peux plus expliquer ce que je vois. A personne. Voilà: je glisse tout doucement au fond de l'eau vers la peur."
Sartre